Jean Chardavoine, le bruit des cordes sacrées

ROSNY LADOUCEUR CREATED : 6 NOVEMBER 2019CULTURE

Le guitariste Jean Chardavoine./Photo: Tommy Perez.

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Après « The tribute », imprégné de musiques traditionnelles et baigné de funk, Jean Chardavoine, installé à New-York début 70, signe un somptueux disque titré « Deep within », joyau sonore de neuf morceaux où, de « Theresa » à « Cul-de-sac » (1er et dernier titres), la guitare étincelante du natif d’Haïti revendique son leadership et imprime sa marque.

Un bout d’homme au caractère d’acier, à la verve lumineuse, à l’inspiration intense. Un musicien de taille sur qui plane l’ombre de Wes Montgomery, une ancienne gloire du jazz à la reconnaissance planétaire. « Body talk », titre éponyme d’un album culte de George Benson, son idole vivante, l’a renversé et l’a aidé, au fil des ans, à bâtir sa carrière.

Ouvrir le champ des possibles

Jean Chardavoine, flanqué de son noble cortège d’instrumentistes pêchés dans la jungle new-yorkaise, gratifie un fabuleux disque aux sonorités alanguies et cristallines, à la rythmique syncopée, à la facture impeccable. Haïtien de sang, né d’un père à la fois saxophoniste et instituteur, virtuose de la guitare adopté par Brooklyn, Jean Chardavoine ouvre le champ des possibles et des horizons bouchés, défonce les frontières érigées par ceux qui avaient tracé le chemin. Il est arrivé à New-York à l’orée des années 70.

Pour lui, comme pour beaucoup d’autres frères de son, New-York, capitale du jazz (témoignait-il lors de l’entretien avec Loop Haïti) et tremplin d’un bon vivier d’artistes venus de toutes les cultures musicales du monde, est l’un des passages obligés pour tous ceux qui veulent atteindre le sommet d’un jeu musclé. « Deep within » en est une preuve palpable et on l’a senti dès la première écoute. Un gratin de musiciens de haut vol, soudés et qui coupent tous les ponts au maniérisme et à la fantaisie, se retrouvent sur cet opus sorti il y a deux ans.

Mathématicien de l’espace

Jan Chardavoine a toujours un sourire plein de soleil à cacher derrière ses molaires, des conseils salutaires à prodiguer aux plus jeunes générations, tombées dans le piège du mainstream. Il est un calculateur ou, pour être moins audible, un mathématicien de l’espace dans le sens où il sait exactement qui trier et placer dans son orchestre, quand, où et pourquoi. Il assume l’écriture, les arrangements et la production.

Il sait bien séparer le bon grain de l’ivraie. Jean Chardavoine convoque, sur cet album à la fonction respiratoire et à la facture irréprochable, une batterie d’accompagnateurs doués (environ une vingtaine dont le jeu a été bien épluché) comme ces batteurs à la frappe claire et souple, ces saxophonistes et trompettistes au souffle proche de Trane ou Pharoah, ces pianistes à la touche imparable, ce duo de bassistes au groove luxuriant. Et ces voix qui surfent mélodieusement sur des pistes inondées de scat. Et puis, il y a Jean Chardavoine, celui qui dirige la bande avec maestria.

Une bataille pour le leadership

Sur le premier disque (« The tribute »), la vedette lui semble avoir été volée : Dave Valentin, Jean Caze, Ginou Oriol, Felina Baker, Gary Fisher, Surgei Gurbelo… le laissaient gratter dans un coin. Mais sur « Deep within », il reprend ses droits et la guitare instrumentale revendique pleinement ici le leadership. Jean Chardavoine a ceci de coutume, qu’il plaque une nappe d’accords inouïs sur des lignes bien écrites, qu’il gratte des mélodies cotonneuses, peintes de couleurs brésiliennes  [« Theresa », morceau plein de chaleurs bossa et qui ouvre le bal], de fusion, de swing, de rock. Quelque chose de Wes Montgomery craque sous le doigt précis de Jean, auteur d’un beau coffret traversé par des solos d’une rare fluidité, par le scat (1, 2, 7) et une onde de notes effervescentes.