“Deep within” de Chardavoine : jazz effusion

« Deep Within » de Chardavoine : Jazz effusion
Par Wilson Décembre
Il n’est pas peu réjouissant de constater que le nom de Jean Chardavoine devient de plus en plus familier à un public haïtien qui se soucie de la qualité de la musique qu’il consomme. On ne peut que s’en réjouir, disons-nous, car ce guitariste est l’un des plus dignes ambassadeurs de la créativité musicale haïtienne dans la jazzosphère.
En lisant ces lignes, il y en a parmi vous qui, peut-être, avec un sourire ou un hochement de tête approbateur, pensent à sa première et unique participation au Festival International de Jazz de Port-au-Prince, lors de la 9ème édition de cet événement majeur, en 2015. Le guitariste en parle encore. A la faveur d’occasions diverses, c’est avec enthousiasme qu’il évoque cette expérience cruciale dans sa carrière : l’accueil-soleil que lui a gratifié ce public de jeunes Haïtiens qui, spontanément, ont généré une situation d’interaction artiste/public qu’il ne se rappelle pas avoir déjà connue avant dans sa carrière. Son nouveau disque en témoigne éloquemment.
Antécédents
Mais savez-vous que ce guitariste de jazz haïtien, qui a grandi à New York, est incontestablement l’un des musiciens haïtiens dont la musique est la plus diffusée par les radios profilées jazz à New York ? Cette popularité auprès des auditeurs jazzophiles américains n’est pas le fruit du hasard ou l’effet d’on ne sait quel « bain de chance » mystique qui aurait été administré au musicien dès son enfance. C’est le salaire naturel du talent. En 2003, l’artiste avait enregistré l’album Fifth Season qui a enchanté les amoureux du smooth jazz au point que l’album a atteint la 3ème place dans les hit-parades du genre en Angleterre. Vous en conviendrez : il n’est pas donné à n’importe quel quidam du monde musical d’ajouter une saison aux quatre célébrées par Vivaldi. Depuis lors, Jean Chardavoine est une star familière notamment aux auditeurs du 101.9 FM, La Fréquence du smooth jazz pour toute la région newyorkaise.
Fort de ce succès qui lui assure de nouveaux contacts sur la scène jazz de la Grosse Pomme, en 2009 et en 2010, le guitariste produit « Haitian Jazz on Broadway », un festival qui, en plein Manhattan, réunit, à côté de musiciens haïtiens d’une importance considérable, des créateurs étrangers de renom ; parmi lesquels le flûtiste virtuose de renommée internationale, feu Dave Valentin, qui a collaboré avec Chardavoine sur son premier album ainsi que le suivant : The Tribute.
Comme son nom l’indique, ce disque sorti en 2010 est un album-hommage aux victimes du séisme qui a frappé le pays d’Haïti en janvier de la même année. Avec des collaborateurs tant étrangers qu’haïtiens (Jean Caze, Sergo Décius, Ginou Oriol…), le guitariste fabrique un collier fait de perles prélevées directement dans le répertoire créole (« Latibonit », « Mèsi Bondye », « Yoyo », « Lavi mizisyen ») entre lesquelles il enfile de fines pierres provenant de prestigieux créateurs états-uniens : la reprise du funky-samba « Bird of beauty » de Stevie Wonder est l’un des moments les plus lumineux de ce disque. C’était encore le deuil. Nous pleurions encore nos morts. Pourtant, l’artiste haïtien offrit à son peuple un disque émouvant qui, dans l’esprit d’une veillée haïtienne à la traditionnelle, conjure la mièvrerie et la pleurnicherie. Le disque « groove », chante et danse. The Tribute est un disque qui célèbre la vitalité de l’homme haïtien.
Deep Within
Fraîchement sorti cette année, Deep within ne fait pas non plus dans la mélancolie morbide. Si, reflétant le signifié du titre, le nouveau disque de Chardavoine semble habité de temps en temps par une humeur méditative, l’esprit général de ce disque, au concept relativement éloigné du smooth jazz, est plutôt solaire. La musique est souriante. Elle jouit d’un bonheur qui se répand, se communique généreusement de la première à la dernière note. C’est un disque sereinement joyeux dont les schémas rythmiques adoptés invitent à une sorte de danse qui se déploie intérieurement d’abord pour s’extérioriser avec le moins de superficialité possible. Une danse qui vient du plus profond de l’âme. Deep within.
Dans ce disque, dont la qualité d’élaboration n’aurait pas beaucoup de mal à gagner 4 étoiles dans une échelle de 1 à 5, le guitariste haïtiano-américain dit développer le côté compositeur (« the composer side ») de son aventure créatrice. En effet, Deep within ne comporte que des compositions et arrangements signés Jean Chardavoine.
1- « Theresa », le morceau qui ouvre le disque (en souvenir d’une jeune fille que l’artiste a rencontrée à Port-au-Prince), est une samba fort élégante. Le thème joué à la guitare est scaté. Beaux solos du leader et de son trompettiste, Chris Rogers.
2- « Deep within », le titre éponyme du disque, est un thème qui mélange scat et paroles. Le scat produit par Branley Midouin, comme dans « Theresa », est feutré, voire minimaliste ; un peu dans le genre de ce que Toninho Horta, le guitariste brésilien, a l’habitude de faire.
3- « Yum Yum », introduit par Chardavoine à la guitare classique, relayé par le saxophone soprano très inspiré de Peter Brainin, est le titre le plus long du disque qui, fort heureusement, n’en est pas moins appétissant. Promesse tenue.
4- « Forgotten dreams » laisse deviner quelques réminiscences de la fastueuse période « smooth » du compositeur. La présence heureuse de l’harmonica et du clavier Fender Rhodes est à saluer. L’esprit de Stevie Wonder plane un tout petit peu sur ce morceau.
5- « Happy to be nappy » est l’un des titres les plus remarquables du disque. Servi dès l’entrée par des « cordes » (violon, alto, violoncelle) ravies de prendre part à la danse, ce morceau joué sur un partido alto (une structure rythmique brésilienne, variante de la samba) constitue un hommage aux Afro-descendants et (surtout) Afro-descendantes fiers de leurs cheveux crépus (nappy). Une véritable fête négro-africaine.
6- « Karamell » est légèrement latin, rythmiquement. Grande présence en solo du guitariste.
7- Dans « Astrida » le chant-scat résolument expressif de Karen Bernod apporte une couleur féminine qui manquait au disque jusqu’ici. On sent que Chardavoine met beaucoup de cœur dans son solo. Quand l’inspiration porte un nom de femme… ! Il est important de signaler que tout cela se passe sur la base d’une subtile cohabitation rythmique entre le kadans-ranpa de Wébert Sicot et le kongo. Pour danser intelligent.
8- « Ode to Arco » est un très beau thème. Sur un rythme (exécuté sans tambour) aux accents très prononcés que tout Haïtien digne de ce nom n’aura aucun mal à identifier comme étant le mayi du vodou haïtien, on saluera l’imposante présence au saxophone ténor de Felipe Lamoglia qui, on se le rappelle, a déjà collaboré avec Réginald Policard et Mushy Widmaier.
9- Dans « Cul de sac ». Ça swingue dur. On est en plein jazz-mainstream. Où, pour parler comme le compositeur lui-même, c’est un « straight ahead piece » ; traduisez : un morceau complètement dépourvu d’ingrédients appartenant au jazz fusion ou au smooth jazz. Un challenge réussi.
L’album tout entier constitue un challenge réussi. Le jeu du guitariste est étincelant pratiquement dans tous les morceaux. Avec ce disque, Jean Chardavoine confirme qu’il est l’un des musiciens haïtiens les plus importants de notre temps. En dépit de légères déviations électroniques, Deep within est essentiellement un album acoustique. Oui, mais c’est pour de sérieuses raisons. Dédié au batteur Kim Plainfield disparu peu après les sessions studio, l’album est fait d’une musique qui exhale des parfums d’humanité et de tendresse que seul l’acoustique peut rendre avec un tant soit peu de fidélité. C’est pour cette raison que si la polychromie rythmique pourrait faire penser à une démarche multiculturaliste qu’a consacrée le jazz fusion, pour cerner l’esprit de ce disque, il est plus légitime de parler ici de jazz effusion.
Wilson Décembre