Si l’Alice de la légende a visité le pays des Merveilles

Le ‘’Wonderland’’ comme on dit en anglais, nous autres nous avons fait l’expérience très heureuse cette année d’un ‘’Wonderjazzland’’, pour ces deux premières soirées de la 9e édition du PAP jazz. Nous ajoutons évidemment un bémol à notre enthousiame ; en effet, en dehors du groupe mexicain ‘’Troker’’ qui n’a pas comblé nos attentes d’adulte, nous n’avons pas trop eu à nous plaindre de la programmation.

Nous sommes sorti globalement enchantés de ces concerts. Mais n’anticipons pas et condensons pour les lecteurs les soirées exaltantes des 17 et 18 janvier 2015. Samedi 17 janvier/scène ‘’prestige’’ : Parc historique de la Canne à Sucre L’assistance est plutôt clairsemée pour cette soirée inaugurale au parc. Elle se regroupe sur les tables, au fond et en arrière, près de l’entrée. Les colonnes et les rangées de sièges pliants comptent beaucoup de places vides. Non, ce n’est pas la grande foule. Après les présentations et les introductions d’usage par la maîtresse de cérémonie, les ambassadeurs et délégués culturels, la ministre du Tourisme Stéphanie Balmir Villedrouin, le spectacle démarre enfin vers 8heures p.m. environ. Tentative ultime, peut-être, de rassembler un public plus dense. Trois groupes sont à l’afficche : ‘’Troker’’ du Mexique-pays à l’honneur ; celui de Jean Chardavoine, Haïtiano-Américain ; et le clou de la soirée, l’événement, le mondialement réputé ‘’Yellow jackets’’ quartette américain. Troker : « Cest avant tout un groupe de «pop» mexicain qui mélange à sa musique des ingrédients tirés du «funk», du «rock», du «hip-hop» avec au passage quelques riffs de jazz (des «vents» à l’unisson, pur faire illusion). Un sax ténor, une trompette, un D.J, un clavier, une basse, une batterie, vendent leurs cocktails de morceaux courts destinés à un public de néophytes juvéniles, avec l’appui d’une implacable rythmique binaire, américaine, très à la mode. Quant au jazz… il n’est pas trop présent. Pas d’improvisations vraies, spontanées ou simulées (pas même des solos préparés pour compenser). Quelques velléités et simulacres du claviériste, très brefs. Dommage ! On s’en lasse et on pousse un «ouf»de soulagement à la fin. Et quoi ? Nous ne sommes plus des «teen-agers». Retenons quand même le morceau «Champala blues» de leur liste. Jean Chardavoine avec son jazz funk et ‘’kreyol-jazz’’ nous rend notre bonne humneur et le sourire. Sa formation est sérieuse : le leader Jean Chardavoine, à la guitare électrique ; un pianiste, un saxophone ; une trompette ; une basse ; une batterie. Des accompagnateurs de race blanche. Après une introduction libre et récitée, techniquement très séduisante du guitariste, Chardavoine entame son concert, son programme, mélange d’airs traditionnels, de compositions personnelles et de standards modernes. «Mèsi Bondye» de Frantz Casséus ; «Happy to be nappy» (fier d’avoir les cheveux crépus), belle samba-funk ; ‘’Ode to Ako’’ un mayi bien joué par les accompagnateurs blancs. ‘’Solé-latibonit-o’’ en “raborday’’ et pour finir une composition très connue de Herbie Haneock. Un excellent guitariste. Un bon saxophoniste. Un contrebassiste et un pianiste tout aussi épatants. Le groupe ‘’Yellow jackets’’ a littéralement sidéré, médusé et soulevé l’assistance. Plus de trente-cinq ans de carrière et d’expérience. Plus de trente à quarante albums. Des hits dans la communauté du jazz orthodoxe et du jazz fusion. Russell Ferrante, au clavier ; Bob Mintzer, saxophoniste ténor et clarinettiste-basse ou ‘’synthé’’- ; Will Kennedy, batterie et percussions ; Félix Pastorius, fils du bassiste légendaire Jaco Pastorius. Du beau monde dans un quartette de rêve. Tous les styles : du swing, du be-op, de la fusion ou du jazz-rock, du latin. Tous les tempos : rapides, médiums, ou ballades. Solos de chaque instrumentiste. On est obnubilé et pantois, et le reporter ne peut prendre des notes. Un florilège d’airs célèbres, légers ou savants. Retenons tout de même de leur programme ‘’When the lady dances’’ et le gospel instrumental, swinguant qui clôt la soirée. Dimanche 18 janvier : Scène Air France/Karibe hôtel L’affluence est impressionnante, très satisfaisante. Malgré tout, il n’y a pas –heureusement- beaucoup de tables réservés d’avance et l’on s’assied à n’importe laquelle, sans peine, en toute convivialité. On attend donc : le Chilien Sébastian Jordan, la chanteuse noire et canadienne Ranee Lee, et le cadeau de l’ambassade américaine, la vocaliste Maya Azucena- ‘’mélange d’Aretha Franklin et de Laury Hill pour la fougue’’. Sébastian Jordan passe donc le premier avec sa formation : un quintette «Bop» typique. Trompette, saxophone ténor, piano, contrebasse, batterie. Tous des Blancs et des Chiliens. Le leader, très sympathique et rondouillard, s’adresse en espagnol au public qui le comprend. Un répertoire de compositions personnelles dans la lignée du ‘’Be-Bop’’ avec des mélodies souvent nonchantantes, à intervalles altérés, mais tolérables par leur côté abstrait, non agressif, vaporeux, à la lisière de l’atonalité. Aucun folklorisme chilien. Tempos rapides, ballades, traditionnelles ou modernes, aux rythmes teintés de latinité (brésilienne surtout). Des sonorités propres, rappelant le ‘’cool’’. Un trompettiste, un saxophoniste et un pianiste qui retiennent l’attention. Le groupe a plu et a été franchement ovationné. Ranee Lee, chanteuse de jazz canadienne, est la reine de la soirée. Elle a de la classe et du métier. Accompagnateurs : un pianiste (noir), un guitariste, un contrebassiste, un batteur, blancs. Elle fait une entrée en fanfare sur le thème très connu «Four», elle joue ensuite un morceau de fusion. Son guitariste nous mystifie par une introduction récitée de style flamenco pour mieux nous faire la grande surprise d’un merveilleux arrangement en samba-jazz de ‘’Beautiful love’’. Il y a aussi du latin-jazz. Deux thèmes de Gershwin extraits de ‘’Porgy and Bess’’ sont métamorphosés et enchaînés : ‘’I want to stay here’’ et ‘’summer time”. Elle met tout le monde d’accord, par son scat excellent dans «Lady be good to me», se réclamant de son idole Ella Fitzerald. Elle et ses musiciens sortent de scène sous une ovation debout du public séduit. C’est Maya Azucena, une splendide chanteuse de R’N’B’ et de pop qui boucle la soirée. Belle et séduisante, sa voix a de la classe. Accompagnée de son trio, elle a conquis l’assistance par ses mots aimables pour Haïti. Elle a même favorisé deux jeunes talents haïtiens, les invitant dans son show : un rappeur et un «rhythm-and blueser». Cela nous a ému et nous avons étouffé nos sanglots. Une chanteuse populaire solide, très talentueuse qui ne nous a pas déçu. On retient les titres «I want you to shine» et «I am fearless».

Par Roland Léonard